La Sortie

La Sortie

Par Jean GARDIN, Université Paris 1, UMR 7533 LADYSS

Mai 2020

L’Université à l’heure du confinement… Fiction ou réalité ?

Extrait de la nouvelle «La Sortie», épisode 2Confiné deux mois dans un appartement de 250 mètres carrés du 16° arrondissement, où sa mère s’occupait de développement personnel et alimentait un blog «Enfin prendre le temps… de bien vivre son confinement», Thomas avait suivi en mars et avril les cours de Sciences Po délivrés dans le cadre du télé-enseignement. Au début ça l’avait rassuré de voir que toutes les connections n’étaient pas mortes et que les profs ne les avaient pas complètement oublié. Etudier l’avait obligé à ne pas tourner en rond autour des angoisses de la solitude. Puis très vite il s’était étonné de voir à quel point ces enseignants bossaient d’arrache-pied, fournissaient des contenus pédagogiques astucieux, contournaient les bugs des serveurs universitaires… il avait alors prisl’habitude de noter les horaires d’envoi des messages: 8h du matin, 23h, 5h du matin… et puis ça avait été 1h du matin, 3h du matin… Thomas ne sut plus si les enseignants écrivaient avant de se coucher, en se réveillant, au milieu d’une insomnie ou s’ils n’avaient simplement plus d’horaires du tout. Il les imagina errant dans des appartements beaucoup plus petits que le sien, décalant les horaires pour éviter leurs mômes, le téléphone collé à l’oreille, organisant des réunions zooms pour décider des modalités d’évaluation des étudiants. Quand la direction de son diplôme exigea que l’examen relatif au cours de Bruno Latour se déroule à domicile, en simultané, en temps limité, camera allumée pour permettre la télésurveillance, se fut une certitude: l’institution universitaire dans son ensemble était devenue folle.

Les profs remplissaient leurs journées en se plongeant dans le travail. Comme des zombies errant dans les allées des supermarchés à la recherche de leur vie d’avant, ils faisaient tout comme si cette situation inédite ne l’était pas tant que ça, comme si finalement, on allait y arriver, faire une année normale, surveiller les étudiants pour qu’ils ne trichent pas, évaluer, et comble de la normalité: faire redoubler les mauvais.

Ça, c’était leur Graal. Faire redoubler les mauvais. Il consulta alors un peu les blogs d’universitaires: DiffParis1, Facs et Labos en lutte, Univ-Covid entraide pour sentir la teneur des débats. Et il avait halluciné. Tout tournait autour de la manière d’assurer une évaluation «juste». Juste signifiant ici une évaluation qui permette de faire le tri entre les bons et les mauvais, ceux qui travaillent et les autres. La tendance majoritaire était à éviter la validation automatique du semestre que réclamait paraît-il une «l’habituelle conjuration des médiocres» rassemblant syndicats étudiants et enseignants gauchistes «piliers de manifs et incapables de briller par leur production scientifique». Surtout, en sous texte –mais parfois exprimé de manière explicite par les plus naïfs-il s’agissait au delà de ce verbiage bienséant ou haineux, de faire en sorte qu’un nombre contrôlé de bacheliers (donc, pas tous les candidats au bac) puissent tenir sur les bancs des universités. Il s’agissait de même de faire redoubler des L1 pour qu’ils n’encombrent pas les salles de TD réservées aux L2, pareil pour les L3 et ainsi de suite. Il s’agissait d’une gestion de grands nombres avec laquelle on ne rigolait pas. L’institution gérait la population de souris de laboratoires en espérant qu’elles aient la mémoire des poissons rouges.

Télécharger l’extrait